À l’heure où tant de forces agissantes nourrissent la peur, la division et même la haine, que peut encore le spectacle vivant ? Quels rôles peuvent encore jouer des artistes qui traversent un territoire, poussent les portes des maisons de quartier, des écoles, des associations voir même des salons ?
Le pari de la culture et du déplacement
Au Festival Grand Large, nous faisons le pari que la culture n’est pas un supplément d’âme. Elle est une manière de faire société. Une occasion de se rencontrer autrement, de déplacer les regards, de prendre le temps de se parler.
Cette année encore, nous avons choisi d’ouvrir le festival au sein de la maison de quartier de Petit-Fort-Philippe, à Gravelines, un centre social membre de la Fédération des Centres sociaux du Nord. Un choix symbolique : affirmer un festival populaire, proche des habitants, et contribuer à faire de cette maison un lieu ouvert, vivant, où chacun peut trouver sa place. C’est aussi une invitation à découvrir un quartier en transformation, marqué par la disparition de son complexe culturel et sportif à la suite d’un immense incendie.
Y présenter Le Souffleur de la peur, de Matéi Visniec, auteur franco-roumain, avec le comédien Victor Quezada-Perez et le musicien-compositeur Éric Prados, était un pari à plusieurs titres. Le spectacle interroge le pouvoir de la peur. Et il fallait transformer, en moins de deux heures, un espace d’activités accueillant chaque jour des centaines d’enfants en un véritable théâtre : lumières, décor de cabaret, scène, public.
Un contrat : se laisser surprendre, bousculer dans ses habitudes
Il fallait aussi accepter de bousculer un peu le quotidien. Croiser les parents venus chercher leurs enfants, leur laisser entrevoir une répétition, les surprendre au détour d’une journée ordinaire. Créer une occasion de rencontre là où on ne l’attend pas.
Ceux qui osent franchir le pas reviennent souvent. Ils nous retrouvent d’une année sur l’autre, avec le sourire. Ils acceptent le contrat de se laisser surprendre, de s’aventurer vers l’inconnu.
Mais rien n’est acquis. Il faut sans cesse dépasser la phrase d’excuse : « Le théâtre, ce n’est pas pour moi. » Le manque de temps, les habitudes, la crainte de ne pas comprendre, … Une réalité avec laquelle nous composons depuis toujours.
Confidence chez l’habitant
Et puis il y a les rendez-vous chez l’habitant. À Oye-Plage ou à Gravelines, nous entrons dans les salons, déplaçons les meubles, invitons avec nos hôtes, les voisins, les élus. Après les spectacles, les conversations continuent autour d’une bière et de flamenkuches faites maison.

On parle des femmes qui ont marqué l’histoire des Flandres, de justice populaire, de partage des richesses, à partir de textes mis en espace.
Une habitante nous confie : « Je n’ai pas lu Dostoïevski, mais je suis toujours curieuse d’apprendre. Maintenant, j’ai dépassé mon complexe. Longtemps, je n’osais pas dire que je ne savais pas. »
Une autre nous dit : « Ça fait du bien de vous parler, j’ai trop de choses dans ma tête. »
Ces paroles disent beaucoup de ce qui se joue. L’équipe artistique de passage, comme le conteur autrefois, ouvre une parenthèse, autorise des confidences, des échanges que le quotidien ne permet pas toujours.
Cette nuit-là, on aperçoit au loin, des ombres par centaines qui marchent vers la mer et peut-être vers la mort, dans l’espoir d’une vie meilleure. Ces salons accueillent des histoires venues de nombreux pays, des parcours de vie, des voyages, des luttes. La rencontre n’efface pas les fractures du monde. Mais elle nous empêche de réduire l’autre à une image, une peur ou un « fait divers ».
Des rencontres économiquement non rentables !
Ces moments ne sont peut-être pas les plus médiatiques. Ils ne remplissent pas des stades et ne répondent pas aux critères de rentabilité. Mais ils créent du lien. Ils permettent le débat, la contradiction, la construction d’une pensée personnelle. Ce que l’on appelle l’émancipation.
C’est le positionnement artistique et politique que nous défendons avec le Festival Grand Large : faire de la culture une expérience partagée, exigeante et accessible ; aller vers les habitants faire confiance à la capacité de chacun à être curieux, à construire une pensée critique sans renoncer à l’exigence artistique.
Les prochains rendez-vous :
Nous souhaitons ouvrir davantage cette démarche aux professionnels de la culture, aux acteurs associatifs, aux partenaires et à celles et ceux qui s’interrogent sur la place de l’art dans la cité. Retrouvons-nous :
- mercredi 4 novembre à 19 h 30 – Scène Vauban, Gravelines avec la Revue de Presse de Christophe Alévêque.
- Jeudi 5 novembre à 19 h 30 – Scène Vauban, Gravelines : Débats et Extraits / Dans la machine des temps modernes, une proposition autour du travail et de ses relations humaines, dans le cadre de notre journée Culture et Territoire – remaniée en raison de la grève.
- Samedi 7 novembre à 15 h – Scène Vauban : présentation de la maquette de Derrière le sourire, prochaine création de la compagnie Libre d’Esprit, troisième volet du triptyque Guerre, Mémoires & Transmission, autour des textes de Nino Noskin. Une étape de travail de 40 minutes, suivie d’un échange avec l’équipe artistique et les habitants ambassadeurs.
- Dimanche 8 novembre à 17 h 30 – Scène Vauban : soirée de clôture avec une Folk Session, l’Amitié – La lumière du phare, la création collective associant artistes professionnels et habitants du territoire et Banquet.
Face à la peur, nous opposons la rencontre. Face au repli, l’ouverture. Face à la haine, la fraternité, comme des expériences à vivre. https://www.festivalgrandlarge.fr/programmation/
Motra accompagne et s’implique depuis six ans dans ce projet aux côtés d’une dizaine de partenaires associés dont la Ville de Gravelines, la Communauté Urbaine de Dunkerque et la Région Hauts-de-France. Ce projet a été accompagné pendant trois ans par la Fondation Carasso.

